Les Matelots de la Dendre

Les Matelots de la Dendre

L'opérette

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Les compositeurs

Les artistes

Charles Lecocq

(Paris, 1832 - 1918)

 

Les origines et les premiers essais

Charles Lecocq avait vu le jour à Paris, en un pauvre logis sans lumière de la montagne Sainte-Geneviève, le 3 juin 1832, un logis où une coxalgie allait bientôt imposer à sa souffreteuse enfance les béquilles qu'il ne devait plus abandonner. Elève de Bazin et d'Halévy au Conservatoire, il y est le condisciple de Bizet, son ami et bientôt son concurrent. C'est qu'en 1856, Offenbach fonde sur un livret imposé, Le Docteur Miracle, un Prix d'Opérette . Or, ce Prix c'est ex œquo à Bizet et à lui qu'il va. Mais tandis que Bizet s'engage alors sur le large chemin qui le mènera à L'Arlésienne et à Carmen, Lecocq, justement conscient de ses possibilités, prend le facile sentier où s'ouvre un Cabaret de Ramponneau (1867) et aux à côtés duquel il cueille cette Fleur de Thé dont nous avons parlé. Ainsi peut-on dire que Lecocq-musicien-léger, c'est Offenbach qui l'aura révélé à lui-même.

Les Opérettes bruxelloises

Les Cent Vierges, La Fille de Mme Angot, Giroflé-Girofla

Ce sont à coup sûr les circonstances qui avaient amené Charles Lecocq à donner ces trois œuvres aux Fantaisies-Parisiennes, les deux premières à dix mois de distance (16 mars-4 décembre 1872). Deux ans plus tard, c'est avec Giroflé-Girofla qu'il revenait à la scène de ses deux succès-là.

La première et la troisième ne semblent point rompre encore avec le genre de cette Fleur de Thé qui lui avait valu sa notoriété première. Giroflé-Girofla est une de ces histoires à substitution nuptiale d'un type dont on va bientôt abuser ; et quant aux Cent Vierges, c'est là une de ces " équivoques graveleuses " où l'on expédie des vierges qui ne le sont guère aux marins d'une île déserte. La musique de son côté semblait innover assez peu, même si l'on juge d'une sévérité parfaitement excessive l'opinion de la presse parisienne au lendemain de la création des Cent Vierges aux Variétés (13 mai 1872) :

" Ce ne sont là que méchants fredons, douteuses cantilènes, rengaines à tout aller et tristes ressucées de ce qu'Offenhach et Hervé, ces géants, avaient donné au temps du plaisir de vivre. " Même la valse " O Paris gai séjour ", ne trouvait grâce aux yeux de ces aristarques, ou à leurs oreilles: on croyait l'avoir entendue dans Chilpéric ! Elle n'en devait pas moins faire beaucoup pour la jeune gloire du musicien. Avant de faire son tour du monde, elle s'assurait la conquête du triste Paris d'alors, encore balafré des balles de la Commune.Reste La Fille de Mme Angot, qui, elle, est d'autre encre, et d'autre esprit. C'est en janvier 1872 qu'Eumbert avait convenu d'une œuvre nouvelle pour son Théâtre bruxellois, avec les librettistes Clairville, Siraudin et Kœning, " le premier faisant les couplets, le second les paroles et les courses le troisième ". On avait examiné plus d'un sujet possible et jusqu'à celui d'un Roméo et Juliette, quand Humbert lui-même proposa une époque hybride, bigarrée, affolante qui, presque invraisemblablement, n'avait pas encore servi de toile de fond à une opérette: celle du Directoire. Le coup de génie des trois collaborateurs, c'est de l'avoir si bien fait revivre avec ses Merveilleuses, ses Muscadins, ses Incroyables, ses Soldats d'Augereau qui " sont des hommes " en son climat, son esprit, voire ses mouvements populaires qu'elle devait réaliser, dit justement Reynaldo Hahn, " une émanation du vieux Paris, ni plus ni moins qu'une suite de Boilly ou de Dubucourt ". L'histoire y est présente, la petite histoire avec Mlle Lange et avec Ange Pitou le chansonnier et la tradition populaire avec cette traditionnelle Mme Angot qui semble y préfigurer, en la mesure même où la vie imite l'œuvre d'art, Madame Sans-Gêne. Enfin la musique de ce petit chef-d'œuvre, l'un des plus justement célèbres du répertoire, dit encore et toujours aussi pertinemment Reynaldo, la musique y a sans pastiche aucun comme un arrière-écho de La Carmagnole et du Ça ira, et elle l'accorde avec des effusions sans mièvrerie et des accents d'une séduisante ou séditieuse émancipation.La Fille de Mme Angot obtenait, le 4 décembre, un triomphe qui la faisait presque bisser page à page. Ce qui n'empêchait Cantin, directeur des Folies-Dramatiques, d'hésiter à lui faire passer la frontière. Il ne s'y résignait, le 23 février 1873, " qu'en la certitude qu'on ne joue des chefs-d'œuvre tous les jours et que, si on arrivait à la fin de celui-ci, il ne tiendrait pas dix soirs " ! Or, il devait avoir quatre cents représentations consécutives, dépasser largement la millième, et après avoir été joué à l'Opéra-Comique le 28 décembre 1918, entrer à son répertoire le 19 juin 1919 : il y est encore. C'est d'ailleurs dès la première que Paris avalisa le triomphe de Bruxelles jusqu'à trisser son " Ah ! c'est donc toi, Madame Barras ! ", jusqu'à traîner en scène le pauvre auteur qui n'en revenait pas.

Les Opérettes Renaissance

Sur l'emplacement d'immeubles incendiés par la Commune, on venait alors de bâtir ce Théâtre de la Renaissance qui, ces années-là, devait avoir deux directeurs : Hostein, qui avait révélé Giroflé-Girofla, et Victor Kœning, qui devait mettre en circulation, avec La Petite Mariée, la fructueuse formule de " faire plus que le maximum ". Ce théâtre-là devient celui de Charles Lecocq, comme les Bouffes avaient été celui d'Offenbach. Il y trouvait même avec Jane Granier, son interprète d'élection. La Petite Mariée était la première des sept opérettes qu'il devait y donner de 1875 à 1879, les autres étant Kosiki (1876), La Marjolaine (1877), Le Petit Duc et La Carmago (1878), La Petite Mademoiselle et La Jolie Persane (1879). Mais trois d'entre elles seulement méritent souvenir: La Petite Mariée, Le Petit Duc, La Petite Mademoiselle, et seule la seconde de celles-ci reste vivante.

L'esprit d'elles toutes n'est point en essence différent de celui dont Lecocq avait témoigné en ses ouvrages précédents. Tout au plus s'allège-t-il quelque peu, en même temps que l'écriture s'y marque de quelque simplification ou de quelque hâte, et que l'inspiration, malheureusement, tend à s'appauvrir. Le Petit Duc seul se signale par ce jet, cette invention qui font les chefs-d'œuvre, petits ou grands. Le livret était, cette fois, signé Meilhac et lIalévy. Et ce Petit Duc de Parthenay, colonel comme Chérubin, et qui à dix huit ans d'âge, tend bien la main à Pomponet comme, sa fiancée Blanche, qui, à seize printemps, tend la main à Clairette Angot. Et voilà ce qui, par le sujet - un sujet qui lui aussi était, en plus pâle, un petit tableau d'histoire - rapprochait ce Petit Duc, moins des Noces de Figaro que du Pré aux Clercs, moins du Comte d'Ory que des Mousquetaires de la Reine, ces trois dernières œuvres restant familières au public de 1878; pour nous, il peut en plus rappeler quelque peu Le Roi l'a dit de Léo Delibes, dont le premier acte -d 'opérette - est un chef-d'oeuvre. Ce livret mêlait le charme et la malice au comique de bon aloi dont le précepteur Frimousse se faisait le dépositaire. Quant à la musique, elle en faisait tout autant, épousant de près les qualités du texte, d'une veine exceptionnelle et d'une remarquable élégance d'écriture. Elle compte " On a l'âge du mariage quand on a l'âge de l'amour ", ce qu'affirme le Petit Duc lui-même ; une exquise " Chanson des Pages ", une preste " Gavotte " et certaine " Leçon de Solfège " rappelant, dit avec à-propos Louis Schneider, que Lecocq - un musicien, décidément - terminait en l'écrivant la révision du Castor et Pollux, de Rameau.

Ainsi toute la gloire de Lecocq pourrait-elle tenir à deux partitions: à ce Petit Duc et à La Fille de Mme Angot.

Les Opérettes du déclin.

Trois de celles-ci au moins sont encore à citer : Le Jour et la Nuit (1881), Le Cœur et la Main (1882), La Princesse des Canaries (1883). Les sujets s'y prêtant par certaine analogie d'esprit, les partitions ne sont pas loin de paraître ici une adaptation l'une de l'autre. Cela vrai surtout pour Le Jour et la Nuit, qui fournit le slogan " Les Portugais sont toujours gais " et Le Cœur et la Main, qui se rappelle à nous par la toujours populaire " Chanson du Casque ". Quant à La Princesse des Canaries, c’était, au dire de l'auteur lui-même, " une pièce bon enfant ". Ce qui ne veut dire que c'est pour les enfants qu'elle fut faite. Les plaisanteries des Généraux Pataquès et Bombardon amusèrent surtout les grands, qui leur prêtèrent d'autres noms. Les musiciens, eux, ne purent que constater l’imagination sclérosée de cette partition. En plus, Le Cœur et la Main devait subir à moins d'un mois près (14 octobre, 11 novembre), la concurrence d'une opérette nouvelle, tirée du même conte de Boccace La Femme courageuse. Le titre de celle-ci : Gillette de Narbonne. Son auteur : Edmond Audran.

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De l'imagination, Charles Lecocq n'en avait certes manqué en son bel âge, ni de certaine séduction bien à lui: ne l'appelait-on, en ces temps où Massenet allait passer pour le maître du charme, le Massenet de l'opérette ? Qu'elle puisse, cette imagination nous paraître, à nous, moindre que celle d'un Messager et de moins solide qualité, voilà qui n'est guère discutable. Ayant entendu l’une des premières œuvres de celui-ci, c'est d'un mot trois fois lapidaire que Charles Lecocq devait résumer son opinion: " C'est original. C'est intéressant. Cela manque d'imagination ! "

En brave homme et en bon Français qu'il était, Lecocq attendait la victoire de 1918. C'est en la certitude qu'elle était acquise qu'il quittait ce monde le 24 octobre de cette année-là.

 


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